le mensuel des Lettres et des Symboles

Numéro 6 - Juin 2003

N°5

N°7


Ami, vous qui êtes de passage…
 
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Vous y trouverez tous les mois de nouveaux articles sur le thème de « l’Écrit », des réflexions artistiques, des poèmes, des calligraphies et des images graphiques…

Sommaire




René Ponot (archives Graphos)


L’homme à la pipe

C’est avec grande tristesse que nous avons appris le mois dernier le décès de notre ami René Ponot (1917 - 2003), Compagnon de Lure de la première heure.

Il fit partie autour de Maximilien Vox et de Jean Giono, du cercle des intimes, des fondateurs, de ce que les historiens de l’art graphique français du XXIe siècle nommeront un jour, définitivement, « l’Esprit de Lure. » (1) Il était en bonne compagnie à Lurs, il y a un demi-siècle. La compagnie des Compagnons. Celle d’Henri Jonquières, de Marcel Jacno, de Jean Garcia, de Rémy Peignot, de Roger Excoffon, de Jacques Devillers, de Robert Blanchet, de José Mendoza y Almeida, de François Richaudeau, de Jean Dieuzaide, de Ladislas Mandel, de Michel Otthoffer, de Raymond Gid… et du Compagnon de toujours Gérard Blanchard.

René Ponot venait du service de la cartographie de l’armée et unissait la vocation de l’enseignement à celle de la recherche historique et typographique. On se souvient de sa publication en 1975 sur les « Techniques Graphiques » dédicacée à Maximilien Vox. (2) De son parcours personnel en tant que graphiste, dessinateur de caractère, de ses titres, dont celui de Docteur en Typographie. On se souvient de son érudite étude sur « l’influence de la technique » et de l’importance qu’il accordait aux supports et aux outils qui « fabriquèrent » l’Écriture. (3) On se souvient de sa belle préface au très luxueux catalogue de la Fonderie Typographique d’Honoré de Balzac. (4)

J’avais rencontré René en 1975 à Lurs, nous avions, c’est peu dire, quelques points communs pour la matière graphique, et certaines historiettes racontées le soir à la Chancellerie ou au Bello Visto, sur le microcosme typographique français d’alors valaient le détour. Un humour d’honnête homme dirons-nous, jamais méchant, jamais hautain. Nos échanges épistolaires ne s’étaient jamais taris. Il possédait la mémoire évocatoire de l’écriture, de la typographie, un puits de sciences comme l’on dit, de ces sciences de la Lettre qu’il connaissait à la perfection. Ses apparitions dans le village provençal s’étaient faites plus rares ces dernières années, dans un courrier reçu de lui, en février 2003, il nous confiait sa fatigue et sa capacité à ne plus écrire…

A toi l’ami René, toi qui nous regardes maintenant de là-haut, du paradis des typographes, à toi, encore une fois,

LE GRAND SALUT DE LURE.

Thierry E Garnier / Graphos © Juin 2003.

(1) Il serait temps, enfin, qu’un universitaire comprenne l’importance de cette École et de ce qu’elle amena en France de fondamental sur le plan de la pensée graphique, tant sur l'aspect national qu’international, et qu’une publication sérieuse et circonstanciée soit menée à bien. Nous attendons avec impatience, depuis longtemps, ce moment là.

(2) Il obtiendra d’ailleurs à Lurs, le Prix Maximilien Vox.
Voir « Techniques Graphiques » FNMAPMG. ed. 1975.

(3) « De Plume d’Encre & de Lumière », Imprimerie Nationale, Paris 1982 - (p 203 et suivantes).

(4) « La Fonderie typographique de Laurent, Balzac et Barbier créée en 1827 par Honoré de Balzac » Éd. des Cendres, 1992. Exemplaire No 18 / 50 - Bibliothèque Graphos.


Les Compagnons de Lure en 1960.

La « Nouvelle Vague » graphique, comme ils s’intitulaient eux-mêmes, dans le sillage de Godard. On reconnaîtra dans le groupe José Mendoza y Almeida et en bas à droite, Gérard Blanchard, il avait 33 ans.
(Archives TEG / Fonds Graphos.)


Jean Fouquet

Jean Fouquet a eu la chance de vivre à une époque charnière : il a bâti son œuvre alors que l’art de l’enluminure est sur son déclin (l’enluminure sera rendue marginale par la diffusion du livre imprimé) et néanmoins à une époque où les noms des artistes commencent à rester attachés à leurs œuvres. On ne connait quasiment aucun nom des enlumineurs des siècles précédents, ils sont le plus souvent nommés d’après leurs œuvres majeures, comme par exemple “le maître du Boccace de Munich” pour l’artiste qui a enluminé un exemplaire des "Cas des Nobles Hommes et Femmes" de Boccace, conservé à Munich. Mais l’enlumineur Jean Fouquet est également un excellent peintre.

Jean Fouquet est né au est né à Tours dans le deuxième quart du XVe siècle vers 1420 et meurt avant 1480. De sa vie, on ne connait que peu de choses en dehors de son œuvre, mais quelques étapes importantes nous en sont connues : il fit son apprentissage dans des ateliers parisiens où il fut mis en contact avec les œuvres des peintres flamands qui étaient, à l’époque, considérés comme les maîtres incontestés de l’art pictural.

C’est donc déjà bien imprégné de peinture flamande qu’il partit en Italie dont il ne reviendra qu’en 1448. Là-bas il fut en contact avec tout le renouveau pictural du quattrocento qui marquera ses travaux, mais peut-être aussi avec des peintres flamands qui faisaient également le voyage. Il est allé se former dans la Florence des Médicis, à Sienne et à Rome où l’on garda de lui le souvenir d’un portraitiste de grand talent (« son portait d’Eugène IV avait vraiment l’air vivant » dit Philarète dans son Traité d’Architecture en 1470). Il en a gardé une profonde influence italienne qui va compléter celle qu’il reçu des peintres flamands.

Mais Jean Fouquet sût synthétiser ses influences pour construire son style propre, ce qui l’a conduit à nous laisser de nombreuses peintures et qui lui a permis d’enluminer certain des plus beaux volumes conservés à la Bibliothèque Nationale de France.

Exposition à la Bibliothèque Nationale de France - Site Richelieu

La Bibliothèque Nationale de France lui rend hommage à travers son exposition “Jean Fouquet : peintre et enlumineur du XVe siècle”. On peut y admirer certains de ses tableaux peints à l’huile sur bois comme “Guillaume Jouvenel des Ursins”, le “Portrait de Charles VII” ou “La Déploration”, qui conservent encore aujourd'hui leurs encadrements d’origine.

Mais à côté de son œuvre peint, ce sont les enluminures qui prédominent. On y trouve de nombreux exemplaires uniques qui ne sont habituellement pas visibles autrement que par de pauvre reproductions dans les livres d’art et qui peuvent ici être examinés par tout un chacun, dans un déploiement d’or et de pigments.

On y trouve “Les Heures d’Antoine Raguier”, “Les Heures de Simon de Varye” et surtout les “Grandes Chroniques de France”, écrites sans doute pour Charles VII, et dont on peut admirer les enluminures en grand format, mais également l’habileté du scribe (anonyme) qui écrivit le texte et dont la bâtarde bourguignonne reste un des plus beaux exemple connus.

Dans cette exposition, Fouquet est mis en regard d’autres enlumineurs et peintres de la même époque, ce qui permet de mieux comprendre l’influence qu’il eut sur d’autres artistes contemporains comme Jean Bourdichon ou le Maître du Boccace de Munich (qui selon certaines sources serait l’un de ses deux fils, Louis ou François). Il est intéressant de remarquer que le style qu’il utilise en peinture est très différent de celui qu’il utilise pour enluminer : cela démontre, comme le dit souvent Klaus Peter Schäffel, que les deux techniques ont chacune un “code” de lecture différent et que l’on ne peut pas assimiler des enluminures à de “petites peintures”, ni les peintures à de “grandes enluminures”.

Cette exposition comporte de nombreux feuillets isolés sous verre qui permettent de bien apprécier tous les détails minuscules dont fourmillent les enluminures, mais également des volumes ouverts sous une vitrine, dont l’examen est plus difficile étant donné qu’on ne peut que difficilement se pencher au dessus. Il est également frustrant (mais hélas bien compréhensible) que l’on ne puisse pas tourner les pages des livres afin d’en admirer les autres folios, on ne peut voir que deux pages des “Grandes Chroniques de France” !

Exposition au Château de Chantilly

Simultanément, le musée Condé au Château de Chantilly, à quelques dizaines de kilomètres de Paris, rend également hommage à Jean Fouquet avec son exposition “L’Enluminure en France au temps de Jean Fouquet”. Ce château est connu pour abriter (hélas loin des regards) les “Très Riches Heures du Duc de Berry”, mais il propose assez régulièrement des expositions ayant pour thème l’enluminure, ce qui n’est pas si courant de nos jours.

Une première partie de l’exposition se situe dans le “Cabinet des Livres” du Duc d’Aumale. Magnifique bibliothèque, contenant treize milles livres dont sept cents manuscrits, où est exposé habituellement la reproduction des “Très Riches Heures du Duc de Berry”. Là encore, vingt et un manuscrits entiers de plusieurs enlumineurs du XVe siècle permettent de comparer les styles et d’évaluer les différences iconographiques.

La deuxième partie est exposée dans le “Santuario”, pièces du château spécialement construites pour abriter « La madone d’Orléans » et « Les trois grâces » de Raphaël. Elles y côtoient les quarante enluminures de Jean Fouquet provenant du livre d’heures d’Etienne Chevalier, ce manuscrit qui fût malheureusement été démembré au XVIIIe siècle, puis dispersé. Le Duc d’Aumale en acquit quarante feuillets qui sont présentés à Chantilly, contre-collés sur bois dans des cadres contenant 4 enluminures. Ces œuvres sont d’une remarquable finesse et précision, et sont sûrement les plus belles enluminures réalisées par Fouquet présentées au public. Elles ont de plus une mise en page inhabituelle à l’époque en ce sens que les pages contenant les enluminures ne comportent pas de texte, c’est à dire sont constituées comme le seront plus tard les planches hors-texte.

A noter, des panneaux explicatifs sont accrochés à l’entrée du “Santuario” commentant la présentation, la restauration, les pigments et la conservation de ces enluminures. Et un grand merci au Musée Condé d’avoir mis à la disposition du public des loupes devant chaque œuvre afin d’apprécier tous les détails.

Sylvie Constantin et Pierre-François Besson, © Graphos

Pour plus d’information :
Consultation de l’exposition de la BNF sur le site http://expositions.bnf.fr où l’on trouvera, pour ceux qui ne peuvent se rendre à l'exposition, des reproductions de certaines des œuvres exposées ainsi que des explications sur la vie et l’œuvre de Jean Fouquet. Ce site est très complet et on peut y passer des heures à comprendre et admirer les œuvres de Jean Fouquet et de ses contemporains.

Catalogues d’exposition :
« Jean Fouquet, peintre et enlumineur du XVe siècle » : 432 pages – 65€ ou le catalogue abrégé de 56 pages – 7,70€. Ces deux livres ont l’avantage sur l’exposition de pouvoir présenter parfois vingt pages du même volume, ce qui permet d’en mieux apprécier la beauté alors que l’exposition n’en montre que deux pages successives. Les reproductions soit malheureusement parfois de qualité assez moyenne.
« Les heures d’Etienne Chevalier par Jean Fouquet » Ed. Somogy 15€ - Ce livre présente les reproductions des enluminures présentées au “Santuario”.
« L’enluminure en France au temps de Jean Fouquet » Ed. Somogy - Ce livre présente les reproductions des enluminures préseentées au “Cabinet des Livres” du Duc d’Aumale.

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Les ateliers d'or de Vitteaux
 

Créés et dirigées par Edwige Birlouez, en 1999, à Précy-sous-Thil, les Ateliers d'Or sont installés à Vitteaux depuis 2001. L'atelier-école de reliure-dorure est le premier volet d'un grand projet de la directrice qui veut ouvrir une école des arts et métiers du livre en Bourgogne avec, à terme, un accueil international. Lorsque l'on entre dans le petit local abritant l'atelier de reliure-dorure dirigé par Edwige Birlouez, en plein centre de Vitteaux, dans le superbe bâtiment à colombages de l'office de tourisme, on respire une ambiance très particulière. Dans cet atelier blotti dans un espace de 75 m2 travaillent les six stagiaires de la deuxième promotion. Concentrés sur leur tâche, on les sent unis dans un même but, tout entiers à leur tâche avec une extrême minutie, une extrême précision. « Nous travaillons dans l'esprit du compagnonnage, explique Edwige Birlouez, la directrice, dans un esprit de tradition moderne ». Sur le mur de son bureau, on peut lire quelques maximes qui décrivent bien l'atmosphère du lieu : «  Un art est un métier dans une main vulgaire, un métier est un art quand on sait bien le faire  » (Mathurin-Marie Lesné, lettre d'un relieur français à un bibliophile anglais). Et aussi, l'une de ses phrases préférées, écrite par Vladimir Tchékéroul : « La pratique de la reliure ne se limite pas à la production d'objets utilitaires ou d'art mais peut constituer également un exercice spirituel sur le chemin de la sagesse ».

Les stagiaires sont la diversité même, tant dans les origines que dans les situations mais tous sont réunis là par amour du beau, par passion du livre et du travail bien fait.

Des stagiaires venus souvent de (très) loin

Michelle, 57 ans, de Fontaine-Française, salariée en congé individuel de formation est là pour se reconvertir. Marlène, 28 ans, de Saint-Etienne, a passé son CAP l'année dernière. Cette année, elle se perfectionne grâce à la SEMA, société d'encouragement aux métiers d'art et elle se destine à la restauration de livres. Clément, 23 ans, est en contrat de qualification aux ateliers Bœuf à Toulon : « C'est vraiment rare de trouver un chef d'entreprise en reliure », souligne-t-il.

Marie, 48 ans, de Dijon, est en congé-formation à l'occasion d'un ennui de santé. Elle va repiquer pour un an, avec le soutien de la SEMA, puis espère s'installer.

Un métier très exigeant

Yannick, 23 ans, a fait un peu de reliure au lycée professionnel de Tolbiac et raté son CAP. Il est retourné dans son île de la Réunion, y a travaillé quelque temps mais a décidé de revenir en métropole pour reprendre la reliure. Devant s'inscrire dans une école conventionnée par un conseil régional (les Ateliers d'Or sont la seule de ce type en France), celui de la Réunion a financé la moitié de sa formation. « Je compte m'installer à Saint-Denis, avec l'aide de la chambre de métiers » dit-il.

Patrick, 26 ans, de Marcilly-sur-Tille, est lui aussi, en reconversion. Il a déjà pignon sur rue dans cette commune où il vend. des livres et des cartes postales anciens. « Une fois le CAP en poche, je me vois bien, dit-il, dans mon arrière-boutique, faire 70 % de reliure et 30 % de ventes de livres ».

Roselyne, 23 ans, complète l'équipe comme assistante de développement en emploi-jeune. Titulaire d'un bac d'arts appliqués obtenu à Chaumont, d'un CAP, d'un brevet des métiers d'arts préparé au lycée Tolbiac (Paris XIIIe), Roselyne s'est également formée à l'école Estienne (Paris) : l'école supérieure des arts et métiers graphiques. Elle seconde efficacement Edwige Birlouez. Comme plusieurs autres formateurs (presque bénévoles), Christian est intervenant dans la formation, il enseigne la dorure sur cuir (il a commencé à l'âge de 14 ans) et vient de s'installer à Chevigny-Saint-Sauveur.

Tous sont hyper-motivés personnellement, passionnés du livre et galvanisés par Edwige Birlouez qui sait si bien leur transmettre non seulement ses connaissances et son savoir-faire mais aussi son sens de la solidarité, de l’entraide, son exigence pour le travail bien fait au sens artisanal.

Hélène FERNEL

Faire de la Bourgogne « le berceau du livre »

La reliure, Edwige Birlouez a « baigné dedans » depuis l'âge de 10 ans. Enfance à Perpignan, elle suit une faculté de psycho-sociologie à Tours en même temps que les Beaux-Arts à Bourges où elle est la plus jeunes en reliure (elle a une vingtaine d'années). Elle travaille pour le centre d'études supérieures industrielles d'abord à Orléans puis à Paris où elle termine comme responsable de la communication, jusqu'en 1989. « J'avais toujours eu le projet de me lancer dans la reliure professionnelle mais je ne trouvais pas d'école » explique-t-elle. Elle trouve enfin en 1995 l'union centrale des arts décoratifs où elle prépare son CAP « avec un maître de stage extraordinaire », Anne-Marie Pierre : « Elle m'a donné une autre flamme, une autre façon de pratiquer la reliure. Il est vrai, et il faut s'en souvenir, que nous sommes au service du livre mais que nous ne devons pas nous en servir. Cette relieure m'a enseigné, dans sa discrétion, l'amour du travail bien fait, la recherche de la perfection. Je suis plus heureuse avec mon CAP de reliure qu'avec mon bac + 6 en psycho-socio ! s'exclame Edwige Birlouez. Le métier de relieur, je l'avais dans la peau : c'est une intimité avec le livre. »

« C'est encore Anne-Marie Pierre qui a suscité mon envie d'enseigner. Avec le partenariat de François Sommé, administrateur général de l'UCAD, j'ai sollicité les communes, dans diverses régions : c'est la Bourgogne qui a répondu la première. Martine Eap-Dupin, maire de Précy-sous-Thil m'a proposé un local, mais très à l'étroit, c'est François Sauvadet qui a accueilli l'école à Vitteaux. Nous étions trois à Précy, six à Vitteaux et à la prochaine rentrée nous serons 14 (dont dix stagiaires). Il nous faudrait plus du double de la surface actuelle. Nous avons fonctionné jusqu'alors sans subvention et avec du matériel d'occasion, avec l'aide efficace, dès le départ, de Marie-Thérèse Lacroix, alors déléguée régionale des droits des femmes. La mairie de Vitteaux nous aide aussi beaucoup. Le succès des Ateliers d'Or vient de l'implication de tous ceux qui y ont cru et je les remercie ». Mais Edwige Birlouez nourrit un projet plus grand : après l'agrandissement de l'atelier reliure, et la création d'un atelier restauration, elle veut créer une école des arts et métiers du livre en Bourgogne. « Jean-Pierre Soisson n'a-t-il pas créé le programme de soutien à la reliure d'art en Bourgogne? rappelle cette femme tenace. Nous sommes d'ailleurs la seule école de reliure conventionnée par un conseil régional ».

Une véritable chance pour Vitteaux

Le conseil d'administration des Ateliers d'Or réuni vendredi soir s'est préoccupé de l'incapacité d'accueillir la prochaine promotion des stagiaires dans ses locaux actuels. « Notre volonté est grande de rester à Vitteaux, dit le CA, et de continuer à contribuer au développement économique et culturel de la commune, mais aujourd'hui, nous sommes toujours dans l'attente d'être assurés de disposer de locaux adéquats. »

« Afin d'assumer nos responsabilités vis-à-vis des élèves inscrits, en les accueillant dans les meilleures conditions, nous serons contraints rapidement d'être à la recherche de solutions alternatives pour de nouveaux locaux ».

Interrogé, François Sauvadet a redit que « Les Ateliers d'Or sont une véritable chance pour Vitteaux et l'Auxois-Morvan côte-d'orient comme pour la Région. Nous mettrons les bouchées doubles s'il le faut pour la rentrée afin que les travaux soient réalisés dans les délais ».

Communication de Martin Frenette, L’Agora des bibliophiles.
http://pages.infinit.net/mflibra1/agoram.htm

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Lettre Posthume de G.-B. Bodoni
aux amateurs de livres 


Aux Champs-Elysées des typographes où, depuis cent quarante années, je jouis paisiblement de la compagnie de mes illustres confrères les Alde, les Elzevir, Caslon, Baskerville, les Didot, Unger et tant d'autres, est venue me trouver l'invitation de Caractère. Je suis infiniment flatté de cet honneur, qui vient justifier la conscience que, durant ma vie, j'ai toujours eue de ma supériorité sur tous mes confrères dans l'art typographique. Je vous dirai d'abord mon émerveillement de me trouver en si belle et bonne compagnie. Toutes les difficultés techniques qui, dans le temps de mon séjour sur la terre, ont été le plus grand obstacle à la perfection de mes travaux semblent être aujourd'hui miraculeusement aplanies.

Mais il me semble que la recherche de cette perfection vous a fait parfois négliger ce qui est cependant la première des qualités d'un livre, la beauté de la page, cette beauté qui naît de la plus juste proportion entre tous les éléments, — noirs et blancs,— qui la composent. Certains éléments étant « donnés », l'art du typographe n'est pas autre chose que le talent, extrêmement subtil, de trouver les éléments complémentaires.

Or, vous savez le zèle incessant que j'apportai à un art auquel je consacrai toute ma vie. Je gravai tant et tant de caractères qu'il ne fallut pas moins des deux gros volumes de mon Manuale tipografico (1) pour en reproduire tous les types. A l'aide de ces caractères, je composai et tirai des centaines de livres dont la beauté, dit-on, n'a jamais été surpassée. Comment pourrait-on soutenir raisonnablement que les proportions et la forme de tous ces types n'ont été dues qu'à la fantaisie, et non pas conçues et réalisées en vue d'obtenir, par leur accord avec les autres éléments noirs et blancs de la page, une harmonie déterminée ? Ne serait-il pas absurde de penser que tous mes soins et tout mon génie aient pu être si insuffisants que m'aient précisément échappé les plus heureuses façons d'employer mes caractères ?

Et pourtant, mes chers confrères d'aujourd'hui, qui utilisez si souvent le « bodoni », n'est-ce pas là ce que vous semblez penser lorsque, poussés par le fallacieux espoir de trouver un accord nouveau, — plus original selon vous, — vous l'utilisez d'une manière, de toutes les manières que je n'ai pas voulu employer, puisque je ne l'ai dessiné, gravé et fait ce qu'il est qu'en vue de produire un effet déterminé auquel il convient mieux qu'à tout autre. Ne seriez-vous pas mieux inspirés, vous qui désirez créer un nouveau style typographique, en dessinant une lettre qui lui soit adaptée plutôt qu'en essayant de surpasser, par un emploi désordonné de ses types, l'artiste même qui les a conçus.

A chacun des effets que vous désirez obtenir convient sans doute l'un ou l'autre des caractères dessinés par moi-même et par mes illustres confrères ; chacun de nous, recherchant une harmonie et un style propres à son génie particulier comme au goût de son temps, a créé une lettre qui ne pourra jamais mieux montrer la beauté de son dessin que lorsque, dans son emploi, seront respectées les règles commandées par sa forme même.

Une meilleure connaissance des effets que nous avons souhaités et réalisés, et une vue d'autant plus précise de ceux que vous voulez produire vous permettront de déterminer plus aisément le style et le dessin du caractère qui sera vraiment celui de votre époque.

Pour copie conforme, Jacques Haumont. Revue Caractère Année 1953.
(1) Le Manuel Typographique de G.-B. Bodoni paraîtra en 1818, cinq ans après sa mort.

Giovanni Battista Bodoni (Saluces 1740 – Padoue 1813), est certainement pour cette époque précisément, le plus grand typographe italien. Il fut directeur de l’imprimerie du grand-duc de Parme et de sa propre imprimerie. Son manuel typographique fut imprimé après sa mort, catalogue des caractères existants dans son officine, il avait été conservé par la veuve de Bodoni.

Ce manuel a été réédité par Franco Maria Ricci en Italie et par Jacques Damase en France, en 1985.
TEG / Graphos

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Le Talisman


Abandonnant alors la lecture lettre par lettre, j'étudiai l'allure générale, l'association des vocables et la structure, que je me repassai plusieurs fois devant les yeux, du hiéroglyphe entier. Je m'aperçus à cette seconde que, par une sorte de malignité, les mots distincts, les mots que je croyais avoir identifiés, se renversaient ou se recomposaient d'une façon différente, et - invariablement - à la fin, qu'ils se fondaient en un seul, constitué de tous les autres ! Où en existait-il de cette longueur ? A cause de sa disposition tournante, celui-ci semblait sans fin. Bien que je ne sois pas instruit de tous les mots, tant s'en faut, j'eus la prompte conviction qu'il dérivait d'une langue située au-delà de toutes les langues et qui les rendrait, si elle était connue, toutes inutiles ! Dès lors...

Dès lors, j'eus le sentiment de cingler vers une terre hospitalière, de m'approcher, non sans doute d'un sens, qui persévérerait à rester aussi insaisissable qu'au commencement, mais d'un souvenir, un souvenir sans prix, lequel, tout singulier qu'il promît d'être, allait m'éclairer sur l'énigme. Je m'aventurai aussi loin que possible sur cette route vierge, éclairée par une aurore de feu. Ce ne fut pas sans peine ; plus d'une fois, je déclarai au ciel ma haine et mon dégoût, reniai mon entreprise. Mais mes yeux continuaient d'avancer dans la mystérieuse voie.

Et j'entrevis ce souvenir.

En des temps très reculés, j'avais adopté un jeu. Il consistait, avec des mots inconnus, à graver certaines formules sur des objets que je choisissais avec soin : galets, feuilles, morceaux de bois, os. Cela fait, je les dispersais et je formais le vœu que chacun devînt un talisman pour qui le découvrirait et le garderait. Un jour, par une attention particulière et dans le dessein de surpasser tout ce que j'avais déjà réalisé, je composai la plus puissante sentence qui se pût concevoir et, comme les autres, la confiai au sort.

C'était elle qui flottait devant mes yeux. Remontée du séjour caché où son voyage inimaginable l'avait conduite sans qu'il l'eût tant soit peu altérée ! Et c'était moi qui la recevais !

Mes yeux du dedans se refermèrent sur cette vision et je réfléchis au sens de mon aventure.
L'interprétation de l'écriture n'était plus indispensable. Ce point, acquis, me procura la paix. Puis un vertige de certitude me prit : je partageais la bénédiction et la joie des êtres protégés ! Un destin favorable avait veillé ! Jadis, je composais mes talismans sans jamais penser à moi. Et voici que je m'étais adressé par-delà toute mémoire le plus souverain d'entre eux ! La seule difficulté qui restait à réduire - et ce serait la délivrance - était de savoir à quoi je devais ma chance. Je concentrai de nouveau mon esprit là-dessus. Dans la trame d'une vie, toute circonstance en implique une chaîne infinie et l'énonce globalement, et instantanément. Un homme est, de même, forme et expression, graphie tracée sur la matière illimitée, vocable indifférencié de ce qui est. Je suis donc fait à l'image des inscriptions qu'enfant je projetais sur mes palets d'os, de pierre, de bois, de fer, probablement même à l'image d'un seul de leurs mots, d'une seule de leurs lettres. Je suis calligraphié sur le tissu de ce qui est, dont autant que moi sont tirés les sacrificateurs. De ces derniers, certes, les circonstances m'ont séparé : j'étais la lettre et ils étaient les lecteurs. Mais je pouvais bénir mon corps disloqué, fendu, brûlé. Elles auraient pu être différentes, faire d'eux la lettre et de moi le lecteur.

Formes montées d'un rêve, silencieuses, fermées sur leur secret, elles s'agitaient à l'orée d'un monde qui ne nous est plus soumis, mais que nous nous entêtons toujours à assujettir. Il me semblait être parvenu à l'origine, au point indéfiniment différé où se croisent tous les chemins, toutes les nostalgies, toutes les promesses. Pendant que je me livrais à mon interrogation inquiète, le jour s'était levé sur un espace où la souffrance est réparation, le silence parole, le vide objet, la question réponse, le déchirement réconciliation.

Mohamed Dib, Le Talisman (extrait), Actes Sud - Babel ed. 1997.


Mohamed Dib

«  Je me suis trouvé grâce à une langue d’emprunt dans un exil librement choisi. » 

Né à Tlemcen en 1920, Mohammed Dib était l'un des plus grands écrivains algériens contemporains. Il vivait en France, près de Paris. Son inspiration, dense et sereine, s'exprimait dans tous les genres : nouvelles, poésie, théâtre ou romans, parmi lesquels La Grande Maison (1952), L'Incendie (1954), Un été africain (1959), aux éditons du Seuil, et, chez Sindbad, Le Sommeil d'Eve (1989) ou Le Désert sans détour (1992). Il vient de disparaître en ce mois de mai 2003, à l’âge de 83 ans.

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